jeudi 18 novembre 2010

L'ATMOSPHERE DES CAFES PARISIENS

Depuis le XVIIe siècle, moment de l’apparition du café littéraire, l’histoire culturelle de Paris est inscrite dans les alcôves et comptoirs de ses estaminets. Lieux de vie et de dynamisme intellectuel, les cafés parisiens vibraient des ambiances bruyantes ou feutrées, atmosphères stimulantes et souvent enfumées générées par leurs usagers et peut-être aussi par une part impalpable, davantage inhérente au lieu.

Aujourd’hui, le bistrot parisien fait bien souvent pâle figure, engoncé dans des parures d’un autre siècle, singeant dans un décor pour touristes des époques où la bouillonnante atmosphère créative remplissait à elle seule l’endroit.

Lorsque nous avons été contactés par un célèbre propriétaire de bars et restaurants pour un projet à Bastille, notre idée a été d’explorer cette atmosphère si particulière et évanescente.

Pour ce faire, il s’agissait de se détacher au maximum de la chape de tentures, boiseries et dorures, si chère aux cafetiers et décorateurs, pour développer une réflexion sur les éléments tangibles et pourtant invisibles d’un tel lieu, les éléments discrets et chimiques qui constituent cet environnement, à la manière de Philippe Rahm qui questionne : "Est-ce que le climat pourrait constituer un nouveau langage architectural, celui dʼune architecture pensée comme météorologie? Pourrait-on imaginer que les phénomènes climatiques tels que la convection, la conduction, lʼévaporation par exemple, puissent devenir les nouveaux outils de la composition architecturale ? La vapeur, la chaleur ou la lumière pourraient-elles constituer les nouvelles briques de la construction contemporaine?"

Notre intervention porterait alors sur le contrôle et l’expression de ces corps atmosphériques, une façon contemporaine de revendiquer le climat comme enveloppe primordiale de l’usager. L’architecture se scinderait en deux : d’une part un aménagement conçu comme une machine structurante, une trame de fond régissant, d’autre part, les flux, phénomènes et particules invisibles.

Le lieu est donc pensé comme une véritable atmosphère, au sens littéral, dont l’équilibre est régit par les variations de pression, de flux, les propriétés chimiques de telle ou telle zone en tension avec la présence des usagers. L’espace du café a été séparé en cinq parties programmatiques distinctes, cinq situations ayant chacune une particularité atmosphérique propre.

A l’exception de quelques pièces, l’ensemble du lieu est compris entre deux grilles métalliques horizontales, définissant un plenum continu permettant une circulation d’air complète guidée par les mouvements convectifs. Amorçant son parcours dans une "chambre motrice", dont la polarisation d'une source chaude et d'une source froide crée un déséquilibre barométrique, le volume d'air va se répandre progressivement dans chacune des pièces du lieu, où ses propriétés seront modifiées.

1. Chambre à dynamique de flux
Dans cet espace clos, l'air est simplement mis en mouvement par le contraste thermique de deux bulles lumineuses, l'une rayonnant dans l'infrarouge, l'autre complètement froide. Ce lieu étrange donne à voir l'écart de longueur d'onde de rayonnement, créant une instabilité visuelle et spatiale stimulant l'usager. Bien que séparé de l'atmosphère spécifique de cette pièce, le volume d'air présent dans les plenums inférieur et supérieur est également irradié par les lampes adjacentes. Ces variations de température génèrent l'amorce nécessaire au déplacement de l'air, tel un cœur donnant l'impulsion primordiale au fluide vital.

2. Bar à échange thermique
La partie bar est le second espace inondé par l'air pulsé précédemment. Ce lieu d'échanges, de discussion, de désaltération, de danse ou d'enivrement est singulièrement marqué par la présence d'un élément fort qui en défini l'usage : le comptoir. Meuble purement fonctionnel, le comptoir est surtout dans un bar l'interface qui permet l'acquisition de boisson (fraîches en particulier), en cela nous le définissons comme un dispositif d'échange thermique. Sa forme est alors dictée par cette fonction à l'état pur : une interface thermique capable de capter la chaleur corporelle irradiée des consommateurs. Canalisée, cette énergie calorifique est alors recyclée en froid par l'intermédiaire d'une machine à absorption pour fabriquer la glace qui réfrigérera les prochains cocktails.
Plus qu'une répartition savante d'équipements variés, le système acoustique est ici pensé comme un réseau uniforme, un essaim visible et mouvant. La vibration de l'air est ici l'objet de l'attention, bien plus que la formalisation – standardisée – de l'appareil.

3. Restaurant à filtration d’air
Prendre un repas n'est jamais un acte anodin. Aussi un chef aime à créer un environnement sain pour apprécier ses plats. Si le décorum peut être chargé, l'environnement immédiat de la nourriture se doit d'être neutre et parfait : dans une analogie au White Cube de Brian O'Doherty dans l'art visuel, on pourrait chercher à créer un environnement sensible neutre et blanc pour chaque repas : assiettes et nappes blanches, lumière neutre, son neutre, air neutre. C'est particulièrement sur ce dernier point que nous travaillerons dans cet espace, la neutralisation et la purification de l'air entrant par un dispositif d'interstice filtrant.
A travers de grandes hélices, la façade sur rue inspire l'air extérieur pollué de la place de la Bastille. Dans un espace vitré dilaté entre intérieur et extérieur, sorte d'étroite serre tempérée, se développe un écosystème constitué de plantes dépolluantes et sélectionnées pour leurs propriétés purificatrices. Traversant ce jardin absorbant, l'air vicié est épuré de ses toxines et odeurs puis injecté dans le restaurant, fournissant une base atmosphérique neutre et saine à l'ensemble du lieu.

4. Boudoir anéchoïque
A l'écart du tumulte d'une salle de bar, il doit exister un lieu calme, plus intime, dans lequel le secret des conversations est retenu par l'architecture. Ici, le son est donc la composante atmosphérique principale, celle qui dicte la forme à l'espace. Malgré le principe de circulation d'air et de fluidité visuelle du café, le boudoir doit être complètement isolé phoniquement. Pour cela, un aménagement inspiré des chambres anéchoïques est créé dans ce petit salon. Ainsi piégé dans les circonvolutions de la mousse acoustique encadrant l'espace, le son émis par les usagers et par le dispositif musical ne quitte pas le cercle confidentiel de la table…

5. Fumoir hormonal
Avec les récentes restrictions sur le tabagisme, fumer dans un bar est souvent interdit à l'intérieur. Pourtant, s'ils sont conçus comme des chambres isolées, les fumoirs se glissent désormais entre les lignes des réglementations sur ces lieux. Pour le fumoir de notre café, nous avons voulu réfléchir à l'isolement induit par ces règlements et trouver un lien invisible avec le reste du lieu.
Il est bien connu que la consommation de tabac coupe la faim, or notre programme est un café/restaurant. Ainsi, les fumeurs isolés dans le fumoir sont hormonalement prédisposés à ignorer la fonction dinatoire du lieu.
De récentes études sur la production de la CCK (cholécystokinine, une des hormones de la faim) indiquent qu'une courte exposition à de basses températures permet de stimuler fortement la faim. Ainsi, le fumoir sera un lieu réfrigéré par le sol, doté d'une puissante extraction des fumées qui seront évacuées au travers d'une double peau en verre. L'architecture du fumoir est alors mise toute entière au service d'un rééquilibrage des effets du tabac sur l'organisme, afin de reconnecter l'usager avec la fonction du lieu.
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English version on my website.

2 commentaires:

Fran a dit…

Projet fascinant, l'espace est travaillé en tenant compte de sa réalité physique, chimique, vibratoire (il ne manque plus que les odeurs) et non comme la résultante des limites architecturales.
Une phénoménologie de l'architecture très poétique.

Petite interrogation sur le bar à échange thermique. Les lois de la thermodynamique sembleraient dire que la création de froid implique l'émission de chaleur et non son absorption (le radiateur derrière le frigo en gros) Réchauffer le liquide frigorifique aura, je crois, tendance à diminuer le rendement de la machine.

Nicolas Dorval-Bory a dit…

Merci pour ce commentaire, c'est encourageant!

Concernant la machine à absorption, il s'agit bel et bien d'une technique de production du froid utilisant la captation de chaleur (chauffage solaire par exemple). Ce système utilise des sels absorbants qui permettent la transformation d'énergie calorifique en froid. Vous trouverez pas mal d'infos sur internet (Climatisation par absorption).